20 février 2013

Les monnaies locales complémentaires : simple gadget, ou véritable moteur de dynamisme local ?

Les monnaies locales complémentaires ont le vent en poupe. A l'instar de la communauté d'agglomération des Lacs de l'Essonne, un nombre croissant de collectivités en font l'expérimentation. Mais dans quel but exactement ? Philippe Derudder, spécialiste en France des monnaies complémentaires, était invité à en exposer les enjeux lors des « 24H de l'ESS en Essonne » le 20 novembre dernier.

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Monnaies locales complémentaires

Une pratique très ancienne

Si les monnaies locales complémentaires se multiplient à l'échelle du globe - on compterait entre 5000 et 6000 expériences de par le monde -, elles ne sont pas pour autant un phénomène nouveau. Philippe Derudder nous rappelle que de telles monnaies existaient déjà dans la Haute Egypte (-3000 et -1000 av. JC) où, à côté d'une monnaie royale faite de métaux précieux, co-existait une monnaie « de vie », les ostracons (des tessons de poterie), servant aux échanges du quotidien. Des monnaies complémentaires ont également longtemps existé en Europe, durant le Moyen Age. Les monnaies uniques, telles qu'on les connaît aujourd'hui, sont en fait une invention très moderne.

Les « miracles monétaires » des années 1930

C'est avec la crise de 1929 que les monnaies complémentaires ont réapparu. En 1930,Schwanenkirschen est un petit village de Bavière, touché par le chômage et la pauvreté depuis la fermeture de la mine locale. Un ingénieur rachète la mine et, pour la redémarrer, faute de soutien des banques, recourt à une monnaie locale : la Wära. Celle-ci, vite acceptée par les mineurs puis par les commerçants, produit rapidement un effet spectaculaire : le chômage disparaît, les échanges reprennent, le village revit. Devant ce « miracle », d'autre expériences s'ensuivent, par exemple à Wörgl (Autriche, 1932), avec toujours le même résultat : le chômage disparaît, l'économie locale fleurit à nouveau. Hélas, à chaque fois, les autorités gouvernementales font stopper ces expériences, et le chômage revient.

Une exception cependant : le Wir, créé en Suisse en 1934, n'a pas été interdit ; il est toujours utilisé aujourd'hui, par plus de 70 000 PME. Selon l'économiste Bernard Lietaer, le Wir est d'ailleurs l'une des principales raisons de la bonne santé économique helvétique.

Différents types de monnaies pour différentes fonctions

Philippe Derudder classe les monnaies complémentaires (qu'il ne faut pas appeler « alternatives », car elles ne visent pas à se substituer à la monnaie officielle) en trois types :

  • Les monnaies commerciales (ou « barter »), de type Wir, qui circulent à l'intérieur d'un réseau d'entreprises, leur permettant d'alléger leur trésorerie et de développer un effet réseau ;
  • Les monnaies sociales, de lien, permettant aux citoyens de s'échanger biens et services sur la base du temps passé : les systèmes d'échanges locaux (SEL), le Jardin d'échange universel, les Accorderies, les Fureai Kippu (Japon)... ;
  • Les monnaies éco-citoyennes, initiées et gérées par les citoyens, pour leurs échanges commerciaux au sein d'un réseau local : leChiemgauer (Allemagne), la Banco Palmas (Brésil), le SOL, la Mesure, l'Abeille (France)... Ces monnaies traduisent la volonté de reprendre le pouvoir sur un outil qui nous échappe aujourd'hui, redonnant à la monnaie le sens d'un véritable outil d'échange.

Se réapproprier la monnaie, pour recréer du lien social et dynamiser les échanges locaux

Les monnaies locales complémentaires offrent de nombreux avantages. D'abord, elles permettent de ré-ancrer l'économie sur son territoire, la monnaie échangée restant dans le circuit local. Ce qui a pour effet de dynamiser les échanges locaux, et de recréer du lien au sein du réseau d'utilisateurs. Elles permettent ensuite, pour les entreprises, d'afficher un engagement citoyen, et de générer un surplus de sens et de motivation parmi les salariés. Elles permettent enfin de se réapproprier l'outil monétaire, de nourrir la vie plutôt que les spéculations.

Limites légales et perspectives

Si leur potentiel n'est plus à démontrer, les monnaies complémentaires sont néanmoins confrontées à des limites légales, restreignant leur développement. D'abord, en France, une monnaie complémentaire ne peut être créée qu'à condition d'être indexée sur l'euro. Ainsi, un citoyen voulant s'en procurer devra au préalable fournir la somme équivalente en euro. Autre condition : une monnaie complémentaire ne peut circuler qu'à l'intérieur d'un réseau (une association) dont les utilisateurs sont membres ; il ne peut donc s'agir de monnaie « libre ». Si ces restrictions peuvent sembler regrettables, elles permettent néanmoins, dans un premier temps, de faciliter l'instauration d'un climat de confiance avec les commerces locaux. Sans être la panacée à la crise, les monnaies locales apparaissent en tout cas, dans le contexte de morosité économique actuelle, comme une vraie bouffée d'oxygène.